Remarque préliminaire: Rentrer dans son pays ou à la maison, retrouver son foyer, sa famille, ses amis, son travail, ses habitudes, tel est le privilège de celui qui part sachant qu’il peut revenir après s’en être allé galoper dans le monde, sachant aussi très bien que le retour est possible et pensable. Le vacancier en partance emporte dans ses valises un billet de retour. Le réfugié et le migrant partent nus, pour ainsi dire, et sans bagages. Eux, ils fuient et jouent leur vie pour surtout ne pas revenir…1
Il y eut un temps où voyager était une aventure rare. On partait après avoir longuement rêvé, économisé, préparé. Aujourd’hui, il semble parfois que le voyage soit devenu une sorte d’obligation. Il faut partir. Il faut avoir vu. Il faut pouvoir dire: «l’Espagne, le Portugal, le Vietnam, la Corée, le Japon, l’Alaska, j’ai vu.» Comme si une vie qui ne s’éloigne pas assez risquait d’être une vie manquée.
La chose est frappante chez les jeunes. À peine sortis du cégep, plusieurs rêvent déjà de retarder l’université, le métier, l’entrée dans la responsabilité. Ils veulent «voir le monde». Et comment leur donner entièrement tort? La jeunesse a besoin d’horizon, d’air, de distance. Mais une question demeure: part-on pour découvrir le monde, ou pour différer le moment d’habiter sa propre vie?
La chose est tout aussi étonnante chez les presque-retraités et les nouveaux retraités. Après tant d’années de travail, ceux-là veulent, enfin, partir… Là encore, comment ne pas comprendre? Il y a dans le voyage une promesse de liberté retrouvée.
Mais parfois, cette liberté prend une allure fébrile: il faut multiplier les destinations, remplir l’agenda, collectionner les ailleurs. Comme si le repos lui-même devait devenir un lieu de performance. J’ai rencontré, un jour, un homme qui me disait, tout sourire: «J’ai “fait” tous les pays, il me reste l’Alaska.»
Ce qui rend cette frénésie insolite, c’est qu’elle se déploie au moment même où tout nous invite peut-être à plus de prudence: l’argent vaut moins, l’avenir économique inquiète, le monde numérique transforme déjà nos habitudes, notre culture, notre manière de lire, de penser, de transmettre. Et peut-être, et sans doute, menace nos jobs. Pendant que nous filons vers les antipodes, quelque chose change sous nos pieds…
Il ne s’agit pas de condamner le voyage, voyager peut élargir l’âme. Voyager, en effet, peut nous arracher à nos certitudes, nous apprendre l’humilité, nous rendre plus attentifs à la beauté du monde. Mais encore faut-il savoir voyager. Car on peut traverser la planète sans jamais sortir de soi-même. On peut rapporter mille photos et n’avoir presque rien regardé.
La vraie question n’est donc pas: faut-il partir? Elle est plus simple, et plus profonde: qu’est-ce qui, en nous, ne sait plus… demeurer?
Il ne s’agit pas, bien sûr, ici, de juger ceux qui partent. Je m’étonne seulement – le métier de philosophe est de s’étonner – je m’étonne, dis-je, de cette impossibilité nouvelle de… rester.
Et vous, qu’en pensez-vous?
Monique Lortie, MA phi
Éditorialiste à La lettre du Montmartre
(Pour m’écrire: lortie.monique@gmail.com)
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1 Remarque inspirée par la philosophe belge, Pascale Seys, in Si tu vois tout en gris, déplace l’éléphant, p. 167.

Joies et inquiétudes