Éditorial du dimanche 22 février 2026
Ann Montreuil, éditorialiste
Je voulais initialement vous amener au désert qui appelle en ce temps du carême, au puits d’eau vive qu’on y cherche, au petit prince qui y erre à la recherche de ce qui est invisible pour les yeux. Toutefois le décès cette semaine de M. Thomas De Koninck m’amène à vouloir souligner l’apport d’un de nos plus grand prince contemporain de la philosophie qui tire sa noblesse de la richesse de son questionnement incessant, du trésor immatériel qu’il nous laisse, de sa pensée puisant dans la sagesse des plus brillants maîtres et capable de l’actualiser pour veiller à nous garder pleinement vivants, pleinement humains et dignes. Et cela avec la plus profonde humilité.
Son prénom, Thomas, est sans doute parfaitement bien adapté pour figurer la quête de vérité et de sens qui sera sienne tout au long de son parcours.
Et quel parcours!
Il en a croisé, assisté, des milliers d’étudiants au cours de sa féconde carrière universitaire de plus de 50 ans mettant à profit la méthode socratique du dialogue pour dispenser son enseignement, devenant à son tour accoucheur de pensées. Et peut-on vraiment parler d’une retraite à 81 ans car il a continué à participer à des colloques, des conférences, des émissions radiophoniques avec toujours beaucoup de pertinence. Il confiait à ses enfants qu’il continuait à enseigner car il avait encore tellement à apprendre des étudiants: cela constitue un témoignage en soi.
Je ne ferai pas la nomenclature de toutes ses réalisations, de toutes ses publications ou marques de reconnaissances reçues car la liste en serait trop longue et bien des médias en font état depuis quelques jours.
Mon propos veut souligner cet homme qui endosse parfaitement bien le rôle d’héritier et de fondateur, thème qui sera exploré sous diverses facettes pendant cette année du centenaire du Montmartre.
Fort d’une érudition remarquable, accueillant le legs des grands penseurs de ce monde, il le mettait à profit avec clairvoyance pour devenir à son tour porteur de flambeau, capable d’éclairer et d’aborder les questions éthiques contemporaines avec des fondations solides en demeurant ouvert, étonné, curieux, émerveillé sans perdre de vue l’essentiel.
Grand humaniste, il a placé l’éthique, le bien commun et la dignité humaine au centre de ses combats. Il l’a fait de façon engagée et n’a pas reculé devant nos difficiles questions sociétales prenant position dans ses ouvrages et dans l’espace public allant jusqu’en commission parlementaire pour exposer sa réflexion sur des enjeux fondamentaux.
En cela il représente à merveille le philosophe qui est l’homme qui s’éveille et qui parle (Socrate), en écoutant aussi.
Pétri de son amour de la sagesse interpellée par des questions ultimes, il cherchait à ouvrir l’horizon pour embrasser la compréhension plus large de ce qui anime l’homme et du monde dans lequel il évolue. C’est essentiellement de cette manière que la «philosophie est là pour servir la vie proprement humaine dans toutes ses dimensions, puisqu’elle se révèle libre et désintéressée et n’est inféodée à aucun profit autre que la pure connaissance».
Dans un monde qui est morcelé, spécialisé, où on perd la vue du tout pour se concentrer sur ce qui est partie ou partiel, Thomas De Koninck est lanceur d’alerte auprès des établissements d’enseignements: «se concentrer sur la technologie générera des diplômés obsolètes car ce qui sera enseigné sera périmé dans cinq à dix ans… d’où la nécessité d’apprendre à penser et fournir les outils intellectuels qui les rendront aptes à réagir à la myriade de changements qu’ils devront confronter». Cette recommandation prend tout son sens au moment où on laisse tant de place et de latitude à l’intelligence artificielle au péril d’un vivre ensemble cohérant.
Dans ce monde sali par la convoitise, la misère infligée, l’environnement bafoué, il invite à rechercher la beauté sous toutes ses formes: sensible, morale, intelligible, spirituelle. Ainsi nous reconnecterons-nous sur l’aspect transcendant de vivre et pourrons-nous orienter nos chemins vers le merveilleux à y reconnaître.
Nous avons eu l’énorme privilège de vous accueillir M. Thomas De Koninck à plusieurs reprises au Montmartre pour des formations qui furent toujours hautement appréciées.
Vous qui étiez un amoureux des arts comme voie royale pour saisir l’enfoui, vous êtes sans contredit passé maître en art de penser et de faire réfléchir.
Votre démarche continuera à accompagner nombres de personnes que vous avez su questionner et inspirer. Vous avez su ensemencer nos déserts ou désertions avec votre espérance en l’Amour qui seul possède la puissance d’ouvrir l’homme à autrui et au monde. Votre vie fut parcours conduit par votre désir de vous rapprocher de cette Vérité, Sagesse, Amour ultime. Puissiez-vous l’avoir rejoint et vous mirer dans ses yeux.
Au nom de la communauté du Montmartre, mille mercis et expression de nos plus sincères sympathies à votre famille.

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