Un peu des savoirs oubliés aujourd’hui: Platon, Phèdre, 274c–275b.1
Dans les temps très anciens, Socrate raconte qu’en Égypte, le dieu Theuth inventa non seulement le calcul, la géométrie, et l’astronomie mais surtout, enfin, l’écriture.
On présenta son invention au roi Thamous en affirmant qu’elle rendra les hommes plus savants et améliorera leur mémoire.
Mais Thamous, alors, répond que l’inventeur est mal placé, lui, pour juger des effets de sa propre invention. Et il renversa complètement le diagnostic de Theuth: «Cette connaissance, mon ami, aura pour résultat […] de rendre leurs âmes oublieuses».
Pourquoi? La réponse est presque moderne: Parce que les hommes cesseront d’exercer leur mémoire intérieure. Ils feront confiance à des signes placés au-dehors d’eux-mêmes. Non plus du dedans, par eux-mêmes, mais du dehors, par des traces étrangères.
Et voici la distinction capitale: «L’écriture n’est donc pas un remède pour la mémoire, mais un moyen de «remémoration».
Autrement dit: elle peut me rappeler ce que je sais déjà superficiellement; elle ne met pas nécessairement en moi le savoir.
2. Un deuxième danger: l’apparence du savoir
Mais Thamous va plus loin. «Les hommes pourront accumuler énormément de savoirs lus et donner l’impression de savoir beaucoup sans avoir véritablement appris.»
Platon oppose alors, très brutalement, le savoir réel et l’apparence du savoir: les «lecteurs» risquent de devenir des «semblants d’hommes instruits» plutôt que des hommes réellement instruits.
Et Platon revient explicitement à cette distinction: «les meilleurs écrits servent à celui qui sait se souvenir»; les discours véritablement instructifs sont ceux qui sont, en quelque sorte, écrits dans l’âme.
En somme, le vieux Socrate reconnaissait à l’écriture une fonction légitime: elle peut constituer un trésor de remémoration, pour soi-même ou pour quelqu’un qui suit déjà la même recherche.
Mais l’enseignement véritable passera par la parole du maître: il faut «semer» dans une âme capable de recevoir, et faire naître à son tour d’autres discours vivants. Ce sera aussi la «cultura animi de Cicéron. Comme quoi…
Bref, nous pensons avoir inventé la fin du monde avec l’intelligence artificielle; peut-être qu’elle aussi sera capable, à sa manière, d’animer en nous une culture vivante… si l’on sait s’y prendre.
Qu’en dites-vous ?
Monique Lortie MA phi, éditorialise au Montmartre
(lortie.monique@gmail.com)
