J’ai souvenir de l’oncle Joseph-Aimé qui avait marié la demi-sœur de ma mère et de six ans son ainée: tout un phénomène. Dans l’après-guerre, il avait ouvert une beurrerie dans son village, permettant ainsi aux fermiers des campagnes avoisinantes de survivre un peu mieux. En effet, à l’époque où la réfrigération était quasi inexistante, il fallait transformer rapidement le lait afin de le conserver.
Deux options possibles: utiliser le lait pour en faire du fromage, ce qui était réservé aux moines de quelque monastère pour les fromages fins ou bien le cousin éloigné pour la transformation du fromage en grain. Joseph-Aimé avait plutôt choisi la seconde: faire du beurre, un bon beurre salé de campagne. Il baptisa son entreprise La beurrerie de Stratford, du nom de son petit village de 800 habitants. Elle eut un certain succès pendant une dizaine d’années.
Je me souviens encore des bidons en fer blanc qui s’alignaient devant le commerce à chaque matin avec un numéro peint en rouge afin d’identifier son propriétaire. Celui-ci recevait ainsi de l’argent pour son surplus de lait. Comme les vaches ne connaissaient pas de week-end, mon oncle travaillait 7 sur 7. Il embaucha son meilleur ami, Rosario, pour la mise en marché et la distribution.
Comme il avait une nouvelle bouche à nourrir à tous les 18 mois, le petit commerce devint insuffisant lorsque sa femme eut son treizième enfant. Il s’était recyclé en achetant et en agrandissant le magasin général auquel il ajouta une boucherie et plus tard le bureau de poste. Après quelques années, les enfants ayant grandi et pouvant s’occuper de la vente, il devint voyageur de commerce pour une exploitation agricole d’envergure. Comme il avait la langue bien pendue, il réussit admirablement dans ce nouveau métier qui fut son dernier.
Les livres d’histoires et les pages d’archives ne raconteront jamais l’aventure de la beurrerie de Stratford en Estrie. J’ai voulu en faire le récit pour vous dire que chacun d’entre nous a du talent et de l’ingéniosité pour assurer sa survie. Nous n’avons pas tous les mêmes talents, heureusement. Quelle diversité! Les uns sont artistes et peignent, chantent, cuisinent à merveille, sont des virtuoses au piano, ont la bosse des maths ou de l’informatique. Je n’ai rencontré personne qui n’avait aucun talent: c’est formidable! À croire que le Créateur de l’univers a eu une imagination illimitée pour donner à chacun ce qui lui est nécessaire pour faire son chemin dans la vie. Pour tous ces autres Joseph-Aimé, merci mon Dieu.
