Il aura suffi de quelques heures de vent pour nous le rappeler: nous vivons d’un invisible.
Nous l’oublions presque toujours. Nous parlons du ciel, de la terre, de la lumière. Nous admirons ce qui se montre, ce qui a forme, ce qui se laisse désigner du doigt.
Mais l’air? Qui donc s’émerveille de l’air?
Qui pense, au milieu de ses courses ordinaires, à cette présence sans visage qui nous entoure, nous pénètre, nous soutient, et dont dépend à chaque instant le simple fait de vivre?
L’air ne se voit pas. Il ne se laisse pas tenir. Il échappe à la main comme à l’œil. Et pourtant, il entre en nous, ressort de nous pour porter notre voix, gonfle notre poitrine, incline les arbres, pousse les nuages, aiguise le froid, annonce la tempête.
Il est comme le «Je ne sais quoi et le Presque rien» du philosophe Jankélévitch.
L’air est pourtant, et en même temps, presque tout. Sans lui, pas de souffle, pas de parole, pas de chant, pas même de ces plaisirs sans nom lorsqu’il passe sur notre peau écrasée par la chaleur de la canicule…
Ces derniers jours, l’air a cessé d’être discret. Le vent s’est levé, l’air s’est fait morsure, poussée, violence, menace, pouvoir. Les arbres ployaient, leurs branches cassaient, les maisons tremblaient, les corps se resserraient sous le froid. Ce qui passait pour du vide révélait une force. Ce qui semblait n’être rien devenait maître du paysage.
Il y a là, me semble-t-il, une petite leçon de vérité. Nous avons pris l’habitude de ne croire qu’à ce qui se montre clairement. Nous faisons confiance à ce qui a contour, poids, mesure. Cartésiens, nous sommes devenus cartésiens! Or, le monde n’est pas fait seulement de choses visibles. Il est aussi traversé de réalités discrètes, essentielles, impalpables, qui agissent sans s’imposer.
L’air en est peut-être l’un des plus beaux signes.
L’Écriture ouvre le monde avec le ciel, la terre, la lumière. Très bien. Mais entre toutes ces grandeurs visibles, il y a aussi ce souffle, ce passage, cette présence insaisissable qui accompagne la vie sans jamais se donner en spectacle.
C’est peut-être cela qui nous trouble tant: découvrir que nous dépendons de ce que nous ne possédons pas…
Un grand vent a parfois cette vertu presque philosophique: il arrache au réel son masque de l’habitude. L’habitude qui, c’est bien connu, rend nos sens comme sourds, muets… et aveugles.
Il suffit d’un grand vent pour que le monde, tout à coup, redevienne un mystère…
Nous admirons volontiers le ciel, la terre, la lumière; mais qui donc s’étonne encore… de l’air?
Qu’en pensez-vous?
Éditorialiste: Monique Lortie, MA phi (lortie.monique@gmail.com)
